Mercredi 21 novembre 2007
J’ai dormi longtemps. Les jours et les nuits, les mois peut-être, se sont écoulés sans que je n’en mesure la portée. Ce fut un sommeil de plomb,
proche de l’absence.
Puis un matin, je me suis réveillée. Je me suis étirée longuement, j’ai flemmardé encore un peu dans le chaud du lit. Tout me semblait normal,
j’étais vivante, heureuse de ce jour à venir. Pourtant, rien n’était comme avant.
Ma maison n’était plus la même. Les meubles étaient différents. Je m’éveillais à une ville inconnue. Il n’y avait pas un bruit. J’ai regardé par les
fenêtres, je ne vis personne. Sur une petite table de cuisine, il y avait un panier de figues, une bouteille de lait et du pain. Dans le salon, un livre d’un auteur japonais que je ne connaissais
pas.
Je suis sortie sur le pas de la porte. C’était une ville blanche, un village serait plus juste, construit sur une colline. Il n’y avait pas de
voitures. Les ruelles semblaient terriblement sinueuses. Il faisait beau, le soleil très en haut chauffait la pierre. A quelle saison étions-nous ? A quel continent respirait-on ? Je
n’étais pas inquiète, j’étais simplement curieuse.
J’ai fait le tour de ma nouvelle demeure. Elle était modeste mais confortable. Je me suis refusée à toute question.
A l’arrière, se trouvait une grande pièce bien éclairée. J’y ai retrouvé mon vieux chevalet, mes pinceaux et mes brosses, des châssis et quelques
pigments. Je n’avais à ce moment là pas l’envie de peindre. Qu’aurai-je pu esquisser sur la toile ? Les rêves sont difficiles à transcrire et de plus je ne rêvais pas puisque j’étais en
vie.
J’ai passé là plusieurs jours à lire le livre de l’auteur japonais sans oser sortir de peur de me perdre. Le soir, je prenais mon repas devant la
maison, je regardais les étoiles et le ciel, cherchais un indice jusqu’à ce que le sommeil me tombe dessus.
Au lendemain matin du quatrième jour, je me suis décidée à comprendre. Je suis allée dans l’atelier, me suis munie d’une large brosse et d’un pot de
peinture rouge. A chaque cent pas, je traçais une croix qui m’aiderait à retrouver mon chemin.
J’ai aperçu d’autres femmes aux fenêtres des maisons. Toutes me saluèrent en souriant. Je n’ai pas entendu le son de leur voix. J’ai continué ma
route, grimpant de ci de là, laissant au hasard le choix de mes pas. A un moment, j’eus l’impression, alors que le soleil était à son zénith, que jamais je ne parviendrai en haut de la colline.
Pourtant l’air était de plus en plus frais, une brise marine aux senteurs d’héliotrope et de cédrat caressait mon cou.
A la deux cent troisième croix, j’étais arrivée au sommet. C’était une île. La mer s’étendait à perte de vue, belle surface lisse où l’horizon
se conjugue avec le ciel. Je me suis assise en contemplant l’infini. J’ai laissé aller les larmes sans songer à les retenir. J’étais sereine et heureuse.
Je suis redescendue en gambadant et en fredonnant une vielle chanson italienne de mon enfance. Sur la table de cuisine, un panier plein m’attendait.
J’ai mangé une figue, bu du lait et suis allée dans l’atelier.
J’ai peint toute la nuit, comme une folle, absente de moi-même, mélangeant les couches de couleurs et les glacis.